mardi 25 juin 2013

La Place à la Parole errante

Ce soir à 18h, la librairie de la Parole errante à Montreuil accueille les auteurs de La Place Ris-Orangis pour une présentation débat : les photographes coordinateurs, les habitants du bidonville, les collaborateurs du PEROU. Pour participer à la rencontre, se rendre au 9, rue François Debergue, Métro Croix de Chavaux. Pour faire passer le livre, se rendre sur le site des Editions Illimitées ici.


Terrain de la Folie, Grigny, 24 juin

dimanche 23 juin 2013

Ce qui vient


A l'automne 1978, Michel Foucault publie un reportage dans le Corriere della sera sur l'Iran, le massacre du fameux "vendredi noir", l'agonie du régime du Shah, la révolution qui vient et bientôt l'emportera. En introduction aux quatre articles de ce reportage, le philosophe qui trois ans plus tôt a publié Surveiller et punir, écrit ces mots qui nous sont rapportés par l'antenne tourangelle du PEROU :
"Le monde contemporain fourmille d'idées qui naissent, s'agitent, disparaissent ou réapparaissent, et qui secouent les gens et les choses. Cela ne se produit pas seulement dans les cercles intellectuels ou dans les universités de l'Europe de l'Ouest, mais aussi à l'échelle du monde, et, notamment, chez des minorités à qui l'histoire jusqu'à présent n'avait guère donné l'habitude de parler ou de se faire entendre. Il y a plus d'idées sur la terre que ne l'imaginent les intellectuels. Et ces idées sont plus actives, plus fortes, plus résistantes, plus passionnées que ne le pensent les "politiques". Il faut assister à la naissance des idées et à l'explosion de leur force : non pas dans les livres qui les énoncent, mais dans les événements où leur force se manifeste, dans les luttes qui se mènent autour des idées, pour ou contre elles. Ce ne sont pas les idées qui mènent le monde. Mais c'est parce que le monde a des idées (et parce qu'il en produit continuellement) qu'il n'est pas mené passivement par ceux qui le dirigent ou ceux qui voudraient lui enseigner ce qu'il faut penser une fois pour toutes".

C'est à l'affut de ce qui vient que nous nous sommes rapprochés du bidonville, ce lointain que d'aucuns souhaiteraient garder à distance de peur qu'il ne devienne trop réel. Non que le bidonville soit une forme d'avenir - est-il même une forme repérable, une catégorie si limpide que cela ? - mais parce qu'il est un impensé de la ville et, de ce fait, un lieu à partir duquel la penser de nouveau. Pour la faire, comme en contre-feu, et faire face ainsi à ce qui se défait sous nos yeux. Nous nous sommes donc rapprochés du bidonville des mois durant, et continuons notre chemin : la pelleteuse a tout détruit, sauf l'essentiel. Ainsi, ce dernier mois a vu des gestes et des paroles raffermir ce qui suture, coud et tisse, et rend solidaires les pièces que les transis de peur souhaiteraient garder désunies. Ainsi, le 3 juin, fidèles au soin que nous ne cessons de porter aux seuils, nous avons travaillé le chemin d'accès au bidonville de Grigny, boueux à souhait, et accompagné la plasticienne Joana Zimmermann dans son souhait de rapatrier là sa pièce qu'elle avait exposée à la Maison des Ensembles à Paris en mémoire de la Place de l'Ambassade : des palettes Europe enveloppées de couvertures de survie. Un sol, de nouveau, un pont d'or entre l'ici et l'ailleurs.


"C'était maintenant", Joana Zimmermann
Maison des ensembles, 20 mai 2013

Ici et maintenant, Terrain de la Folie
Grigny, 3 juin 2013

Ici et maintenant, Terrain de la Folie
Grigny, 3 juin 2013
Ici et maintenant, Terrain de la Folie
Grigny, 3 juin 2013

Ce seuil est quotidiennement arpenté depuis des semaines par des riverains qui poursuivent également le chemin entrepris à Ris-Orangis : procédures administratives, soins, dons, etc. Mais aussi par l'association de Rambo, professeur de boxe qui deux fois par semaine offre aux gamins un cours d'initiation sur le terrain de sport désaffecté qui jouxte le bidonville. Mais aussi par une conteuse qui est venue offrir des histoires du monde à ces mêmes enfants enchantés. La pelleteuse est bien faible face à ce qui se construit là, vrombissante et féroce, elle n'en demeure pas moins misérable, fondamentalement ridicule. Pilotée de telle ou telle manière, elle ne parviendra néanmoins pas à réduire en poussière cette "ville solidaire" - pléonasme ! - qui ici a lieu, comme le défend un entretien publié sur le site de la Comu - le repère des projets d'intérêt général - (à lire ici)


Atelier boxe, mai 2013

Atelier boxe, mai 2013
Atelier contes, mai 2013

Atelier contes, mai 2013

A Grigny, la Mairie poursuit son travail de dénégation, avançant à grands pas vers ses contradictions les plus vertigineuses. Jurant ô grand Dieu de ne jamais commander que l'on détruise, expulse, et méprise l'humanité qui ici a lieu, elle ne cesse néanmoins de laisser entendre qu'à la fin de l'été le désastre ne pourra pas ne pas avoir lieu. Pour cette Mairie communiste, à l'instar de ses voisins de bords sensiblement différents, l'enjeu consiste à préparer la destruction tout en s'assurant de ne pas être perçu comme responsable de cette ignominie. La stratégie est élémentaire : prouver que c'est de la responsabilité d'un autre. Pas bêtes, à quelques encablures des municipales, les communistes visent l'Etat socialiste et tenteront de l'accabler des causes du désastre ; l'Etat lui, on le sait, désigne la Roumanie et l'Europe à l'horizon. Un autre toujours plus loin, dont on prétend attendre un signe, un geste, une politique, nous déchargeant ici et maintenant de la nécessité d'en mettre une quelconque en oeuvre.

La lâcheté s'organise donc, et l'on freine des quatre fers pour domicilier les familles : le CCAS de Grigny ne répond plus, et d'un revers de main on renvoie les familles à leur errance en refusant de leur accorder une adresse, condition même de toute espèce de démarche parfois vitale comme l'obtention d'une aide médicale par exemple. Quant à la scolarisation des enfants, dont c'est une exigence légale, on se garde bien de l'organiser, souhaitant sans doute ne pas avoir à jeter les familles au moment même où les enfants devraient être accueillis pour une nouvelle rentrée. Quant à l'eau, pas une goutte ne vient jusque sur le terrain pourtant bordé par des massifs fleuris abondamment abreuvés. Quant à la question sanitaire, elle n'alarme plus tant que cela des agents municipaux qui juraient il y a quelques semaines s'en saisir : nous nous réjouissions lors du dernier billet de ce blog de voir que la veille opérée ici semblait conduire les pouvoirs publics à assurer le minimum ; la semaine dernière, les containers saturaient, d'invraisemblables odeurs s'en échappaient. Gageons donc que la reprise régulière de l'écriture de ce blog ait quelque effet positif sur cela...


18juin 2013

Les stratégies valent ce qu'elles valent, parfois terrifiantes de bêtise et de lâcheté à l'heure où tout devrait être employé pour construire et inventer. Certes, à Grigny comme ailleurs, aucune solution n'est disponible a priori, et rien n'est consigné dans les cahiers de l'administration qui permette de répondre à ce qui a lieu. Mais à Grigny comme ailleurs, des mondes s'inventent qu'on le veuille ou non, en lisière ou sur les bords, de l'autre côté des ponts tissés par celles et ceux qui ne suivent que leur désir de faire autrement la ville. Que les édiles locaux ne connaissent pas ce désir, on ne peut que le déplorer. Néanmoins, rien ne peut justifier qu'à notre tour nous attendions de ces autres un signe, un geste, une politique, nous déchargeant nous même d'en mettre une en oeuvre ici et maintenant. Ayant de la suite dans les idées, nous ne cesserons donc de suivre celles qui germent sur le terrain de la Folie, pour faire ce qu'il y a à faire. A savoir construire la ville qui vient. 

dimanche 19 mai 2013

Faire de la politique


"Le monde ne se maintient en vie que par le souffle des enfants qui étudient". (Talmud)

Cette ligne est tracée sur la page 9 d'un journal paru en mars 2012, premier numéro du mensuel titré L'Impossible. La lecture de ces pages a bouleversé nombre d'entre nous. Il y avait là du souffle transmis avec tant de fièvre et de joie, que des actes ne pouvaient qu'en éclore. Ce que nous avons osé à Ris-Orangis porte l'empreinte de ces lignes là, d'une certaine "politique de l'impossible" qui, page 7 du même journal, s'énonçait ainsi : 

"L'éloge de l'art, de l'inédit, de la discorde, de la pensée, de l'espérance, de l'amitié, de l'invention, du désir, de la confiance, de la joie, du génie, de l'amour, de la langue, de la rêverie, de l'élégance, de la solitude, de la bonté ? Oui, je peux l'écrire, je peux l'illustrer. Mais l'éloge de la politique ? 
Un mouvement dont s'éprendrait la jeunesse, une gaieté, une ardeur, des phrases drôles et des phrases tragiques pour dire le peu qu'il faut dire. Par exemple, cette injonction devenue obscène : Faites de la politique ! 
Ne respectez plus les puissants de ce monde, admirez de plus impressionnantes personnes. N'interrogez plus les savants de ce monde, palabrez avec de plus sages personnes. Ne négociez plus avec les influents de ce monde, traitez avec de plus considérables personnes. Ne charmez plus les séduisants de ce monde, affolez de plus étonnantes personnes. 
Faites de la politique ! 
Racontez de drôles d'histoires et des histoires drôles. 
Jouez !
Nous avons inventé ce petit objet pour les nuits blanches et pour les jours sans fête. Lisez-le, dispersez-le, donnez-le. Faites de la politique."

A l'impossible, nous sommes tous tenus. A Michel Butel, son fondateur, le PEROU s'avère ô combien redevable. C'est pourquoi il sera notre invité ce mercredi soir à l'apéropérou, toujours à 18h30, toujours aux Caves Dupetit Thouars. 

Mercredi dernier, l'apéropérou était honoré de la présence de Patrick Bouchain, un autre de nos précieux compagnons, inspirateur et crucial conseiller s'il en est. De Ris-Orangis, que prolonger, qu'abandonner, que transmettre ? Comment ne pas sombrer avec ceux qui calculent en partisans, se positionnant sur le "problème Rom" en fonction des lignes sans poésie de leurs appareils. A distance de ces terrains esquintés, sur quel sol trouver appui pour "faire de la politique"? Occuper, s'approprier, transformer, quelles promesses portent ces verbes à l'heure où l'urbanisme anesthésie le territoire au point de le rendre inhabitable à tous, au delà du seul cas des Roms ? Trois heures de débats, récits, témoignages n'ont pas suffi pour répondre à toutes les questions qui se posaient, mais une sans doute fut éclaircie : qu'est ce qu'un apéropérou réussi ?

Dans le même temps, nous découvrions le petit film annonçant la sortie de La Place - Ris-Orangis, présenté au BAL le soir du 16 mai, et mis en vente sur le site des éditions illimitées (voir ici). A l'instar du livre, ce film est le fruit d'un montage des prises de vue réalisées par les habitants du bidonville. Quelques séquences littéralement inouïes le composent, comme un prêche parmi les nombreux qui eurent lieu dans l'Ambassade repérée par les Roms de toute l'Île-de-France comme un véritable lieu de culte. 






Ce blog connaît un nombre de lecteurs assidus assez extravagant, signe que nous sommes bien plus nombreux que ce que nous le pensons, ou feignons de le croire : n'étant pas minoritaires, nous sommes bien davantage responsables que nous souhaiterions l'être de ce qui a lieu. Une mauvaise nouvelle s'est comme lovée dans la bonne nouvelle...

Mais l'optimisme reste de rigueur, d'autant que le nombre de lecteurs rassemblés autour de ce blog "en veille", et surveillant par là-même, semble avoir quelques effets sur le quotidien à Grigny : l'équipe municipale s'était affirmée hostile à toute espèce d'amélioration de l'espace de vie des familles vivant dans le bidonville reconstitué ; or voilà qu'une large benne a été installée aux abords des baraquements, et qu'un petit aménagement de la voie raconte que le véhicule qui viendra récupérer cette benne ne le fera pas qu'une seule fois. Cette bonne nouvelle doit être colportée, et le lien de ce blog disséminé à son tour : l'oeil rivé sur ce qui a lieu à Grigny, et toujours plus nombreux, peut-être conduirons nous l'équipe municipale à scolariser les enfants, installer enfin un point d'eau, aménager des sanitaires pour la centaine de personnes ici rassemblées, accompagner les adultes vers les dispositifs d'insertion existant, et faire ainsi s'établir durablement et pacifiquement les familles qui, qu'on le veuille ou non, habitent là.

En faisant vivre ce blog, en faisant écho à ce que cultive quotidiennement le collectif de riverains sur le terrain - combien de soins apportés aux personnes cette semaine, combien de rendez-vous à l'hôpital, de démarches auprès des services sociaux, de rendez-vous obtenus pour ouvrir des comptes bancaires, d'inscriptions au sein d'associations accompagnant les familles vers leur régularisation, etc ? - , en consignant les paroles et les actes des pouvoirs publics qui se positionnent tout autour, peut-être forcerons nous ces derniers à faire de la politique. C'est à dire à risquer d'autres chemins que celui dans lequel chacun se vautre par lâcheté et calcul partisan - ce qui ne s'avère qu'une seule et même attitude -, à savoir celui de la violence et du mépris. 




Abords du bidonville, avenue des Tuileries à Grigny,
17 mai 2013


jeudi 9 mai 2013

Veille


Depuis le 6 décembre 2012, 85 billets ont été postés sur ce blog, journal d'un acte collectif risqué dans l'ombre de politiques aveugles. Tous les deux jours en moyenne, il s'agissait de consigner nos pas, pour ne surtout pas oublier combien nous avons dansé. Pour ne pas oublier non plus combien nous avons trébuché.

Ne pas oublier, pour mieux transmettre : le PEROU n'est qu'une utopie parmi nombre d'existantes - le 4 juin à Rome, nous retrouvons Stalker, nos alter ego italiens, pour un moment de travail sur un bidonville occupé par des familles venues de toute l'Europe -, et surtout parmi d'innombrables autres à venir auxquelles il nous faut léguer nos histoires comment autant d'invitations à faire. Aujourd'hui, nous nous consacrons à cela  : La Place - Ris Orangis circule merveilleusement (pour contribuer au mouvement, se rendre ici), il concoure au prix du meilleur livre photo des Rencontres Internationales de Photographie d'Arles, sera présenté dans différentes librairies dans les semaines à venir, au Bal très prochainement (à surveiller ici), et dans quelques festivals estivaux tel que celui de Douarnenez (à anticiper ici) ; Joana Zimmermann, plasticienne qui a offert aux enfants les "petits instants" créatifs dans l'Ambassade expose à partir de demain vendredi à la Maison des Ensembles à Paris (voir ici) un travail intitulé "C'était maintenant" où il est question de cette Place rayée de la carte de Ris-Orangis ; quatre films sont en gestation, réalisés par autant de constructeurs du PEROU, et seront probablement tous présentés à Douarnenez fin août ; des rencontres auront lieu tous les mercredi aux Caves Dupetit Thouars à Paris afin d'explorer avec des invités les questions levées par cet acte ; de nombreux textes, travaux photos, et documents sonores émergeront durant les semaines à venir (lire ces jours-ci le reportage d'Adélaïde Robault dans le mensuel Causette sur Les derniers jours d'un bidonville - un teaser ici) ; une exposition sera peut-être enfin conçue pour rassembler en un seul espace manifeste ces preuves éparses de l'humanité qui fit lieu.


Photo : Lionel Antoni


Ne pas oublier, pour mieux revenir : à Grigny où s'est reconstitué le bidonville, l'expulsion est d'ores et déjà annoncée par une Mairie qui, une fois n'est pas coutume, se lave les mains du désastre. Deux réunions eurent bien lieu ces dernières semaines avec les élus communistes de la Ville, élus dont bien des camarades s'étaient empressés de clouer au pilori les voisins et néanmoins socialistes rissois. Las, la seconde d'entre ces réunions fut banalement déplorable. Alors qu'il s'agissait de proposer à ces édiles de les accompagner dans une politique nécessairement inédite, enfin constructive, ceux-ci n'eurent de réponse que verrouillage à triple tour : ici comme ailleurs, la peur panique qu'un bidonville gangrène la ville commande que l'on s'en débarrasse le plus prestement possible. Verbatim : "Vos toilettes sèches, c'est du sparadrap" ; "Prétendre que ce bidonville puisse être un lieu de vie, c'est insulter les personnes qui y vivent"; "Inventer d'autres réponses avec vous, c'est se substituer à la responsabilité de l'Etat" ; "Votre utopie, on n'en veut pas" ; "Pas une de ces familles ne s'établira durablement à Grigny, allez donc voir des communes plus riches". En quelques navrantes répliques - rappelant notamment le "trop de solidarité tue la solidarité" du Maire socialiste voisin - , le ton merveilleusement sentencieux, ces élus de la République singeaient la posture responsable, se paraient au passage des atours de l'indignation la plus convenue, et avouaient comme si c'était grandiose leur irresponsabilité la plus totale. Il y eut un document distribué en ouverture de la réunion : une lettre adressée par le Maire de Grigny au Préfet en vue de la mise en application de la circulaire du 26 août 2012 ; en langue à peine codée par l'élu local, un tel document veut dire : "Veuillez allumer les moteurs de la pelleteuse !". Il y eut une cerise pourrie sur cette réunion tant avariée que nous l'avons quittée avant que la séance, très basse, ne soit levée : à quelques associations caritatives également invitées pour "parer à l'urgence", on demanda si en distribuant des vivres aux familles, on pouvait espérer ne plus les voir faire la manche devant la Poste. Nous en sommes rendus là : posture compassionnelle pour passer sur tout acte de solidarité active ; cosmétique en lieu et place de politique ; expulsion à l'horizon. "Ils ne passeront pas l'hiver", osait-on pour bien faire entrer dans le crâne de l'assistance qu'à l'automne, il allait nous falloir ramasser les morceaux. Et aider les gosses à ne pas prendre en pleine figure la violence ne cessant de leur être infligée.

Ici comme ailleurs, on adhère au parti électoraliste dont le manifeste est écrit dans une langue ne comprenant que le mot "peur". Ici comme ailleurs, on promet à ces familles ce qu'évidemment on ne ferait jamais subir à sa propre famille. Ici comme ailleurs, tout est abandonné : c'est un désert qui gouverne, à l'image de celui que ces élus rêveraient de nouveau voir s'étendre à l'endroit où, aujourd'hui même, des sourires pourtant resplendissent - soulignons que ce terrain de la Folie est aujourd'hui savamment accidenté, constitué de petites montagnes que ces mêmes élus, il y a une dizaine d'années, avaient "aménagées" pour empêcher que des caravanes ne s'y installent ; stériliser le territoire ou l'art de construire l'hostilité (voir le chef d'oeuvre de Ris-Orangis ici), art ne connaissant pas de frontière partisane et pour l'épanouissement duquel, ici comme ailleurs, on engage bien des deniers publics malgré toutes les crises déplorées. Sans vergogne, pourrait être le titre de cette foutue histoire.

Pour l'heure, nous avons décidé de nous abstenir de rentrer de nouveau en guerre contre cette irresponsabilité fière d'elle-même. Pour l'heure, nous demeurons à distance, mais non loin de là, de telle sorte à observer et porter témoignage semaine après semaine de ce que ces acteurs publics oseront effectivement faire. Gageons que les placer ainsi comme sous surveillance permette d'éviter le pire, et les conduise à installer le point d'eau qui légalement s'impose, à mettre en oeuvre un ramassage des ordures digne de ce nom, à installer les sanitaires sans lesquels tout nécessairement dépérit, à inscrire tous les enfants à l'école, à construire des ponts et merveilles entre le bidonville et la ville, à convier chacun des riverains prétendument "exaspérés" à venir ici danser avec celles et ceux dont le respect de l'humanité est prétendument un sujet d'inquiétude pour ces élus. Gageons donc que cette veille là, réhaussée de celle des riverains de la Place de l'Ambassade qui demeurent les yeux rivés sur ces familles devenues des proches, les oblige à faire place à l'utopie, puisqu'il ne devrait pas en être autrement. Mais il se peut que rien ne se passe ainsi, que le pire se répète puisque les élections municipales l'exigent, et que dans quelques mois les familles se retrouvent à quelques dizaines de mètres de là, comme l'exposent de manière stupéfiante ces deux planches graphiques réalisées par Ruben Salvador et dédiées à notre déraison politique :









Les semaines à venir, nous poursuivrons ce qui fut entrepris à Ris, grâce notamment au collectif de riverains qui ces jours-ci se constitue en association : dans un petit bureau que nous prête l'Eglise de Ris-Orangis, nous recevrons les 35 adultes qui nous ont fait la demande d'obtenir l'un des 35 plus beaux CV du monde ; auprès des services sociaux, et en particulier des Maisons des Solidarités, nous poursuivrons notre travail de médiation, et nous efforcerons d'accompagner les familles dans chacune de leurs démarches en vue de leur régularisation. Les semaines à venir, nous nous efforcerons également d'accompagner les 38 personnes d'ores et déjà régularisées jusque dans leur habitat provisoire à Ris-Orangis. Pour ce faire, le PEROU a accepté du Conseil Général une mission de conception des espaces partagés de la "base de vie" qui devrait sortir de terre - enfin ! - en juin, et de médiation auprès des Rissois comme de l'association Le Rocheton qui par la suite assurera la gestion du site. Pour ce faire, le PEROU va en outre favoriser la constitution d'un comité de veille local, comité qui aura pour fonction de s'assurer de l'effective mise en oeuvre de ce projet d'insertion. Parce que, malgré la violence et l'irresponsabilité, des histoires prometteuses s'écrivent et des visages s'éclairent. Transmettre ces histoires, la lumière de ces visages, c'est suivre ces mots d'Italo Calvino sous l'égide desquels s'est constitué le PEROU :
"L’enfer des vivants n’est pas chose à venir : s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place".
Transmettre ces histoires, la lumière de ces visages, c'est faire de la place à ces "Villes invisibles" qui sous nos yeux bien trop éteint s'inventent, et qui, n'en déplaise aux élus pétrifiés, gagnent du terrain.

Le 85e billet de ce blog annonce une mise en veille de l'équipée du PEROU qui, sur un terrain de Ris-Orangis, avait construit ce qu'il était déraisonnable et nécessaire de construire. Ce blog, journal de l'Ambassade qui n'est plus, change alors temporairement de vocation, et se reconstitue en un instrument de veille, en un radar au rythme lent. Pour, au moins, enregistrer les actes de l'équipe municipale de Grigny et des acteurs publics qui sur le terrain de la Folie seront impliqués. Le temps de consigner notre histoire. Le temps d'en imaginer de nouvelles.


La famille de Dany, devant son hébergement d'insertion,
à 7 minutes du lieu de travail de sa maman Monica.
Photo : Jean-Pierre Le Hen

dimanche 28 avril 2013

Fécondations


Le 25 mars dernier, dans l'Ambassade, nous présentions les plans dessinés par les étudiants de l'Ecole Nationale d'Architecture de Bretagne, comme en atteste le billet publié le soir même à lire ici. Ces étudiants étaient guidés par l'architecte et professeur Cyrille Hannape animant un cours intitulé "Construire au temps des dérèglements". Ce 25 mars était présenté le fruit d'une réflexion entamée par cette équipe sur l'action conduite par le PEROU, et sur la manière d'apporter sa pierre à l'édifice de la lutte constructive engagée avec les familles vivant ici et maintenant, au temps des dérèglements politiques que nous connaissons. Durant plusieurs semaines, en collaboration avec les habitants de la Place de l'Ambassade, les étudiants ont affiné leur dessin, soumis plusieurs propositions lors des réunions du lundi soir, puis présenté deux projets : un ensemble sanitaire, regroupant des douches d'une part, et un lavoir d'autre part ; un ensemble polyvalent, dédié particulièrement au petit bricolage.

Salle polyvalente, Viry-Châtillon, 27 avril


Salle polyvalente, Viry-Châtillon, 27 avril

Le 3 avril à Ris-Orangis, tout était balayé par l'aveuglement et les pelleteuses, sauf l'histoire que nous avons construite, sauf la conviction qu'il nous faut poursuivre la lutte par le "faire ensemble", et en transmettre les méthodes comme la portée. Alors, pendant que le PEROU et les riverains s'attelaient à accompagner les familles dans l'épreuve, les étudiants de l'école d'architecture cherchaient un nouveau terrain d'expérimentation pour un chantier qui était programmé pour la semaine du 22 au 26 avril. Des habitants de la Place de l'Ambassade ont conduit Cyrille Hannape à deux pas de là, à Viry-Châtillon, dans le bidonville dit "Du Bellay", du nom de l'avenue qu'il jouxte. L'accueil a été plus que chaleureux, et le désir de construire s'est propagé en une seule réunion. La Communauté d'Agglomération des Lacs de l'Essonne, éveillée par ce désir, a non seulement suivi le projet avec bienveillance, mais en a accompagné le chantier au point de creuser le raccordement du bloc sanitaire au tout-à-l'égout. La vingtaine d'étudiants a non seulement fait un travail remarquable, mais a qui plus est vécu une semaine de pur plaisir.


Sanitaires : douches et lavoir, Viry-Châtillon, 27 avril

Lavoir, Viry-Châtillon, 27 avril

Le PEROU n'a malheureusement pas pu accompagner ce geste, pris que nous étions dans le tumulte de ce qui fut détruit par ailleurs. Néanmoins, nous ne pouvons que constater la vertu de ce qui fut mis en oeuvre à Viry-Châtillon, et croire en sa portée. Construire ici-même, dans l'enclave sujette de loin à tous les fantasmes les plus assassins, a conduit à ce que se noue le raccordement du bidonville à la ville via le conduit d'évacuation des eaux usées. Dans le prolongement de ce renversement des représentations, la salle polyvalente, nouvelle ambassade par définition, devra permettre que par le positif se nouent de nouvelles relations avec la ville : gageons que les riverains, les élus, les lointains voyageurs se retrouveront l'espace d'un instant ici-même et se re-présentent à nouveaux frais ce qui a effectivement lieu, pour mieux y répondre ; gageons qu'à Viry-Châtillon advienne ce qu'il est nécessaire qu'il advienne, à savoir l'humanité qui fait lieu et cimente le bidonville à la ville au point de les faire se confondre, de les faire se féconder. Les images ici publiées témoignent de la qualité que la déraison de construire peut engendrer.


Les oeuvriers
Les oeuvriers 

Dans le même temps, à Marseille, notre compagnon de route Laurent Malone, photographe et néanmoins bâtisseur avec le PEROU, a conduit un travail vertigineux au plus près des visages de Roms mille fois chassés de nos villes. Intitulé Le Silence, d'une épure et d'une beauté saisissantes, ce travail est exposé à Marseille jusqu'au 12 mai, au Palais de la Bourse. Voir l'extrait ci-dessous, à savoir l'un des 80 portraits réalisés, et la critique de ce travail sur le site de la revue Mouvement ici.





Dans le même mouvement, la revue Cassandre, sous la plume de Valérie de Saint-Do, publie ces jours-ci un article consacré au travail du PEROU intitulé "Trouveurs d'or du Perou". La présentation du numéro est à lire ici, et l'article en question se trouve ci-dessous.








vendredi 26 avril 2013

Stérilisation


Pôle d'exploration des ressources urbaines, le PEROU s'est aventuré à Ris-Orangis pour prendre au sérieux le bidonville. Nous nous sommes installés là non pour travailler auprès de populations Roms, mais auprès de migrants économiques dont les stratégies d'habitat tracent peut-être des chemins vertueux là où les politiques d'hébergement et de logement social produisent tant d'impasses. Là où ne se déploie que de l'espace sous contrôle et anesthésié, comment activer des territoires de vie, et creuser de l'hospitalité ? Le bidonville nous suggère quelques réponses : activer des territoires délaissés pour intensifier la ville, et non pas s'abandonner aux logiques de densification des périphéries atones ; augmenter l'espace par le temps, et non pas céder au dogme de la solution pérenne qui assigne à résidence d'une norme toujours plus étroite ; engendrer l'espace partagé dans le même mouvement où se créent des unités de vie, et non pas suivre les plans de la production massive de logements visant à caser les corps en trop et éradiquer les espaces entre ceux-ci qui pourraient alors trop violemment déborder ; faire avec ce qui est présent ici-même, sous la main, dans l'énergie d'un chantier sans fin, et non pas déléguer à l'industrie l'art de construire qui de fait n'en est plus un ; créer de la vie, faire avec joie, prendre et donner plaisir, là où, parce qu'on est pauvre et démuni, ne devrait régner que du pis-aller.


Abords de feu la Place de l'Ambassade, 22 avril

Vue d'ensemble de la Place de l'Ambassade, 22 avril



Parce qu'il ne fallait pas que tout ceci devienne trop vrai, on a fantasmé à distance, hurlé qu'il n'y avait là  qu'indignité, insalubrité, et indécence. Ainsi, le seul moment où un membre de l'Etat a mis les pieds ici, ce fut le 4 avril pour superviser l'effectivité de la destruction. Les familles ont alors été dirigées vers les solutions de droit commun : l'hébergement d'urgence invivable, les chambres sans cuisine ni sanitaire des marchands de sommeil racistes jusqu'à l'os, la séparation des hommes et des femmes pour le bien des enfants (ce que l'on nomme l'Aide Sociale à l'Enfance), l'éparpillement aux quatre coins de l'Île-de-France organisé par les services du 115 lorsqu'ils répondent, l'arrachement à ce qui fait corps, le déni d'humanité. Tel a été le lot d'une centaine de personnes que nous avons rencontrées à Ris-Orangis qui, aujourd'hui, se retrouvent à Grigny dans un nouveau bidonville sans toilettes sèches, boueux à souhait, reclus comme il se doit, flanqué à quelques encablures de nouveaux riverains "exaspérés". Rien, dans ce qui advient, ne relève d'une réponse constructive pour les familles ; tout n'est que destruction de ce qui fut conquis, mépris de ce qui fut inventé, fragilisation de ce qui fut rêvé. Rien, dans ce qui advient, ne relève d'une réponse à la mesure de ce qui a lieu alentour, de la situation des innombrables mal logés, vivant dans la rue ou juste au bord ; tout n'est que l'annonce faite à ceux qui tombent qu'ils ne se relèveront pas, et à ceux qui créent en marge qu'ils ne résisteront pas.

A la force de ces 6 mois d'un chantier commun d'une intensité rare, nous avons néanmoins gagné la démonstration, pour 38 personnes, que le chemin peut être inverse : 12 parmi celles-ci ont signé un contrat de travail et c'est au quotidien que les employeurs nous racontent combien tout se passe à merveille ; les membres de leurs familles ont été régularisés et la menace des OQTF et du retour forcé en Roumanie s'est enfin éloignée ; et ils se retrouveront bientôt durablement stabilisés sur le territoire de Ris-Orangis. Mais il fallait que la démonstration soit moins nette que ceci. En guise de terrain de stabilisation, les pouvoirs publics ont élu le plus reculé d'entre tous, non loin de l'ancien hippodrome de la ville, là où en 2017 se dressera le Grand Stade de rugby de 80 000 places. De quelque manière que ce soit, nous irons là bas avec les familles, et nous efforcerons d'y ramener la ville, de poursuivre ce travail de couture qui est le nôtre. Mais nous n'en sommes même pas là : trois semaines après l'expulsion, pas un seul coup de pioche n'a été donné, et les familles arpentent encore fébrilement les circuits du droit commun, entre hôtels sociaux et CHRS, là où en Essonne 1 800 familles attendent une solution qui, en moyenne, vient au bout de 262 jours d'attente (en 2012 exactement, 2464 ménages ont été enregistrés, ce qui revient à 4699 personnes, et 278 ménages ont obtenu une place). Autre révélation : tout le système de l'hébergement d'insertion est engorgé, et sans aucun doute a-t-il fallu quelque lourde pression pour que les familles de Ris, suivies de près par les médias, passent, péniblement certes, devant l'invraisemblable file d'attente. A l'agonie, le système de l'hébergement est l'inhumanité, mais c'est le bidonville que l'on préfère éradiquer, en adoptant la pose du responsable. Alors, obscénité suprême, on engage à grands frais des machines, des hommes, de l'ingénierie et de l'incroyable ardeur pour stériliser le territoire où aurait pu se construire autrement de la vie, des réponses transitoires, certes non pavillonnaires ni hausmaniennes, mais vivables plus qu'on ne le pense, vitales plus qu'on ne le pressent.


Vue de chez Ion et Vandana, 22 avril

Vue de chez Dragomir et Daniela , 22 avril

Vue de l'entrée de l'Ambassade, 22 avril

Vue du "parquet" où Israël Galvan dansa, 22 avril


vendredi 19 avril 2013

Dans le Nouvel Obs

Ci-dessous, l'enquête menée par Agathe Logeart, journaliste au Nouvel Observateur, sur la Place de l'Ambassade, enquête parue dans l'hebdomadaire en date du jeudi 18 avril. 
Sur le site du Nouvel Obs, un complément en deux vidéo, à visionner donc ici.