jeudi 14 février 2013

Notre folie. Avec Israël Galvan demain après-midi.


La raison commande de s'inquiéter de tonnes d'immondices accumulées en lisière de Ris-Orangis, de centaines de rats qui s'y ébrouent, et de l'établissement, au beau milieu de ce cloaque, de familles entières. La raison commande d'évacuer les déchets, de dératiser, et de traiter telle situation sanitaire avec la plus grande des déterminations. La raison - légale ! - commande telles actions aux collectivités territoriales, en l'occurrence à la Commune, à la Communauté de communes, ainsi qu'au Département, en vertu du Code général qui leur est consacré (à lire ici).
Il est fou de ne rien entreprendre, de faire la sourde oreille aux interpellations, de laisser s'envenimer la situation. Il est fou de laisser se préparer l'accident et, en adoptant alors la posture du dit "responsable", de hurler au péril imminent. Il est fou de croire ainsi conquérir le droit d'expulser les personnes qui souhaitent vivre comme nous, à distance des rats. 

La raison commande de s'inquiéter de voir quotidiennement les familles traverser la Nationale 7 afin d'accéder à la borne à incendie qui leur sert de point d'eau. La raison commande de faire traverser le point d'eau, pour éviter que ça ne soit davantage les familles qui le fassent. La raison - légale ! - commande telle mesure élémentaire, en l'occurrence à la Commune, en vertu du Code général sus-évoqué, mais aussi en vertu de nombre de conventions internationales valables en France aussi bien qu'en Somalie.  
Il est fou de ne rien entreprendre, de ne pas offrir un accès à l'eau aux personnes vivant là, alors que le chantier voisin par exemple - l'édification d'une patinoire monumentale ! - est agrémenté en eau comme il se doit. Il est fou de laisser se préparer l'accident et, en adoptant alors la posture du dit "responsable", de hurler au péril imminent. Il est fou de croire ainsi conquérir le droit d'expulser les personnes qui souhaitent accéder à un point d'eau. 

La raison commande de s'inquiéter de voir s'installer un bidonville en France en 2013. La raison commande de s'enquérir aussitôt que possible de telle situation, de prendre soin des personnes, et de mettre en oeuvre tous les moyens à disposition - communaux, départementaux, régionaux, nationaux, européens - afin d'accompagner les personnes vers une situation meilleure. La raison - légale ! - commande telle politique publique, au moins en vertu de la circulaire du 26 août 2012 et des textes qui s'y rapportent, sous l'égide de l'Etat. 
Il est fou de ne rien entreprendre, de ne pas enquêter sur tel établissement humain, de ne pas mobiliser les compétences nécessaires et suffisantes à la mise en oeuvre de réponses adaptées à cette situation. Il est fou de demeurer bien à distance du bidonville et des citoyens européens qui l'habitent, de ne diligenter auprès de celles-ci que les forces de l'ordre pour les intimider à souhait, et de laisser s'accroître l'exaspération des riverains et leur colère. Il  est fou de laisser se préparer l'accident et, en adoptant alors la posture du dit "responsable", de hurler au péril imminent. Il est fou de croire ainsi conquérir le droit d'expulser les personnes qui souhaitent construire parmi nous une vie meilleure. 

La raison commande de se porter auprès de l'humanité qui a lieu malgré tout, de lui faire de la place, et d'y trouver la notre. Il est fou de la mépriser : c'est ainsi se mépriser soi-même. Et pourtant, comme le rapporte cet article paru ce jour dans le Républicain, ceux qui font aveu public de mépris s'imaginent encore ennemis des fous.





Puisque la raison qui prévaut aujourd'hui est délirante, s'avérer parmi les fous est signe de bonne santé. Je suis, nous sommes au PEROU, "complètement fous", et, ce faisant, en quête d'une raison politique enfin restaurée. Fous, nous le sommes assez pour avoir passé nos journées d'hiver à construire avec ceux qui vivent là afin, dans l'acte, d'altérer les frontières et, d'une oeuvre construite, faire la pierre angulaire de notre histoire commune. Fous, nous le sommes assez pour avoir serré dans nos bras chacune de ces personnes lors de l'inauguration de l'Ambassade, jusqu'à ce qu'elles entendent combien indispensables elles sont à notre monde. Fous, nous le sommes assez pour avoir évacué à la main 130 000 litres de déchets, construit une dizaine de toilettes sèches et les bacs à compost qui vont avec, installé trois containers à eau de 1000 litres qu'une organisation internationale viendra approvisionner régulièrement, déversé des dizaines de mètres cube de copeaux afin de mettre hors boue le site, mis en place un ramassage des ordures ménagères avec la précieuse mobilisation du Collectif de Rissois Solidaires, organisé des cours d'alphabétisation des femmes, mis en place des ateliers plastiques, d'écriture, de photo, de danse, et engagé simplement le processus d'une relation créatrice à laquelle prennent part quotidiennement des riverains. Notre démonstration est ainsi follement élémentaire : faire ensemble pour réactiver de la politique, art consistant par définition à créer du possible. Aux antipodes des positions ancrées dans la défaite, la poigne crispée sur le fusil de chasse. 

Et puisque notre folie ne nous empêche nullement d'être épris du droit, rappelons au passage combien il est fou de considérer qu'il puisse y avoir "péril imminent" en l'espèce. D'abord parce que le péril, en droit, doit émaner d'un édifice ("une construction de toute nature élevée au dessus de la terre" - CA Paris, 26 novembre 1946 - JCP. G. 1947 II, 3444), et parce que la cause du péril doit résider dans la construction elle-même, et non pas lui être extérieure. Ensuite, quand bien même s'acharnerait-on, un "arrêté de péril imminent" devra être précédé d'un rapport d'expertise judiciaire sollicité auprès du Tribunal Administratif et concluant à l'existence d'un péril "grave et imminent". Seule une expertise "complètement folle" pourrait conclure ceci après enquête sur la Place de l'Ambassade...
Et puisque notre folie ne nous empêche nullement d'être épris du droit, rappelons au passage combien il est fou de considérer qu'il puisse y avoir expulsion pour l'un ou l'autre des dangers évoqués ici ou là : multiplication d'ordures, présence de rats, nature boueuse du sol, traversée de la Nationale 7, etc. Car, la compétence du Maire en termes de police générale l'oblige à prendre toute mesure nécessaire à la préservation de la sécurité des personnes, sous réserve que la prescription soit proportionnée au risque. Pire : l'édile doit apporter la preuve de la pertinence de ses prescriptions. Ainsi, en raison de ce raisonnable principe de proportionnalité, l'évacuation ne peut être ordonnée que s'il n'existe pas de solution moins contraignante pour assurer la sécurité des personnes. Or, le PEROU avec ses modestes moyens, a ouvert le chemin de réponses pragmatiques sur les déchets, les rats, la boue, l'eau, défaisant l'ô combien fol argument selon lequel seule l'expulsion serait concevable.

L'Ambassade, qui restera droite et fera tenir avec elle toutes les baraques alentour, fut frappée du sort du comédien Didier Galas, et inaugurée par le merveilleux Arlequin qu'il fut, devant les enfants, devant notre enfance. Le radeau, place centrale du bidonville, sera inauguré demain par Israël Galvan. Danseur de haut vol, il frappe le sol tant et si bien qu'en jaillissent des histoires, qui font nos mémoires. Au Théâtre de la Ville en ce moment, il donne Le Réel, et arrache à l'oubli la tragédie des tziganes exterminés par le régime nazi (Lire l'article que lui consacre le Monde ici). Tel est le spectacle auquel assistent tous les soirs de cette semaine des familles du bidonville invitées par l'immense artiste, avec la complicité du Théâtre de la Ville et de Jean-Marc Adolphe, rédacteur en chef de la revue Mouvement. 
En ce moment même, Yvette, Daniela, Dragomir et Fiorina assistent au spectacle. Mais le maestro souhaitait nous apporter sur place un peu de son souffle, nous serrer dans ses bras à son tour, nous rendre indispensables à son monde. A 16h demain vendredi 15, nous lui ferons l'hospitalité, à lui et à tous ses musiciens, bercés par la douce folie d'être ici. Pour mieux partir un beau jour ailleurs. Mais ensemble. 




Le radeau, Ris-Orangis, 14 février 2013
Conception Charlotte Cauwer, photo Aude Tincelin



PS : Le plan d'accès au site pour celles et ceux qui souhaitent prendre part demain à notre fête se trouve ici


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