mardi 5 août 2014

Avec humanité


Sous le ciel de la Folie, la dernière nuit fut éblouissante. Comme une grande gorgée de vie avalée avant le saut dans le vide des politiques publiques de "résorption des bidonvilles". Un sonnant éclat de voix même, au beau milieu des rires, des danses, de l'alcool et des feux de joie :
"Nous avons compris bien des choses ces derniers mois, affirme l'assemblée des familles réunie sur le parquet de l'ancien cinéma. Compris que les leçons de vertu des autorités ne valent rien : d'innombrables enfants scolarisés cette année à Grigny seront, par cette Mairie en laquelle on nous a fait croire, jetés à la rue demain matin ; aucun adulte parmi les 17 ayant signé un contrat de travail et fait donc preuve de leur "employabilité" n'est inscrit sur la liste préfectorale des prétendus "aptes à l'insertion". Compris aussi que celles et ceux qui produisent de nous des images et des discours de misère, prétendant nous défendre parfois, agissent contre nous, contre l'humanité que nous sommes et qui est belle, et qui est riche. Compris qu'il nous faut nous saisir de notre propre parole, de notre propre destin. Compris qu'il nous faut tout reprendre, recommencer, et gagner enfin".


4 août 2014, la Folie

Puis la douceur du lever du jour, les amis qui nous rejoignent sous les bravos des oiseaux matinaux. Puis les riverains effectivement exaspérés par leurs élus. Enfin, à 7h du matin tapantes, les véhicules de la gendarmerie nationale, les défilés cadencés, les consignes graves et néanmoins burlesques du leader des troupes, talkie walkie autour du cou hurlant quelques messages gorgés de friture : "Charly, activez double colonne !" ; "Formation de ligne continue !".

Un déferlement impeccable, une démonstration d'efficacité, une furie toute contenue par la technique. A 8h, plus un chat. Une femme gradée à son collègue, cachant mal un sourire large et gras : "La pelleteuse va pouvoir réveiller les rats". Des hommes, n'en parlons pas. La Folie "libérée".










"Exemplaires". Ainsi s'auto-satisfait Claude Vazquez, élu de Grigny en charge du dossier, au micro de quelques journalistes le questionnant sur les opérations du jour. Il est autour de 10h, aux abords de la Folie, sur le terrain de sport désaffecté où sont rassemblées les familles "dans la dignité". Et pour cause : sous des barnums municipaux ici dressés, des bénévoles du Secours Catholique et du Secours Populaire ont été invités à distribuer quelques collations. Sous un soleil maintenant généreux, la situation prend des airs de partie champêtre un brin glacée, image surréaliste confectionnée avec un soin manifestement maladif, théâtre transpirant le malaise de ses auteurs.

Quelque chose comme une douce violence s'orchestre ainsi, à deux pas d'un bidonville figé dans le silence et à proximité duquel une pelleteuse demeure en veille, attendant que la foule se dissipe avant de commettre son ouvrage. C'est que dans le même temps et les mêmes lieux, quelques équipes attablées s'affairent à "orienter" chacune et chacun vers des "chambres d'hôtel". De ce spectacle désarmant, le photographe Rafaël Trapet a saisi quelques magnifiques images visibles ici.





Extraordinaire matinée. Effroyablement ordinaire d'un autre côté, frappée d'un sentiment de déjà vu, pauvre revival des péripéties rissoises (tout, il y a plus d'un an, a déjà été consigné ici, ici, et ici). C'est que pour ces familles finalement accablées, c'est un Monopoly à deux ou trois cases qui se joue : bidonville / chambre d'hôtel délabrée / bidonville / chambre d'hôtel éloignée / vous ne passerez pas par la case "nouveau départ", et ne toucherez évidemment rien.

La Mairie exemplaire de répondre à la presse prévisiblement insistante : "Nous sommes la commune la plus pauvre d'Île-de-France ! Nous - plus que tout autre ! - ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde, c'est évident". Et de prétendre d'ailleurs faire un effort remarquable en contribuant à l'insertion de 6 familles parmi la foule, celles qui effectivement rejoindront dans quelques semaines la "base de vie" à Ris-Orangis. Oubliant donc de préciser que le territoire de Grigny n'accueillera aucun projet d'insertion. Oubliant accessoirement de préciser que ce nouveau projet d'insertion sera financé par l'Etat. Feignant ainsi de croire qu'accueillir coûte davantage qu'expulser, alors que c'est ô combien l'inverse : la plus grande part des 320 000 euros du coût de l'expulsion est de sa poche ; ça n'est le cas que d'une part bigrement infime des 500 000 euros du coût d'un projet d'insertion.

A 13h, toutes les familles non sélectionnées sont effectivement placées en chambre d'hôtel - via le 115 exceptionnellement mobilisé - aux quatre coins de l'Île-de-France : Saint-Ouen l'Aumône ; Chelles ; Juvisy ; Corbeil ; Saint-Fargeau-Ponthierry. C'est loin, mais c'est court : une semaine en moyenne. Humaine, la municipalité a mobilisé des bus pour les y conduire. A 14h, la pelleteuse entre en action, à l'abris des regards, pour ne pas faire désordre non plus. Ce soir, les familles appellent : insalubrité des établissements, étroitesse des chambres, interdiction de faire la cuisine, solitude, détresse. Et de prévenir : d'ici peu, un nouveau bidonville sera édifié, non loin de la Folie, non loin de la Place de l'Ambassade. Les élus du coin tremblent que leur commune s'avère la prochaine case de ce Monopoly infernal.




Ceci n'est pas une action publique inhumaine


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