jeudi 11 avril 2013

(Sans) Recours

Une semaine plus tard, une tornade plus loin, quelques mètres plus loin, à peine, voici les faits :

Sur les 130 personnes qui habitaient Place de l'Ambassade, 38 sont aujourd'hui inscrites dans un parcours d'insertion. Celles-ci sont régularisées depuis mercredi dernier, à l'instar de Dragomir qui en 8 ans d'errance en Essonne a connu, avant Ris-Orangis, 16 expulsions. La 17e, celle que nous avons connue mercredi dernier, aura été pour lui la dernière. Depuis lundi, il travaille, à l'instar de 11 autres adultes, parmi lesquels figurent 4 femmes. L'avenir s'éclaircit pour ces personnes et leurs familles destinées à rejoindre un habitat temporaire à Ris-Orangis dans quelques semaines. Aujourd'hui, quatre foyers vivent en CHRS, dans des conditions sanitaires plutôt très bonnes, malgré une situation financière très difficile encore. Demeure cependant, pour les autres, l'ahurissante solution des "hôtels sociaux" : à Aubervilliers pour trois familles, soit à 41 kilomètres des écoles des 7 enfants qui vivent ici et sont scolarisés à Ris-Orangis ; à Saint-Ouen l'Aumône pour une dernière, soit à 67 km des écoles des 3 enfants qui vivent ici et sont scolarisés à Viry-Châtillon. La veille de l'expulsion, le Préfet avait affirmé que pour ces familles là, désormais rissoises parce que domiciliées par la Ville, des réponses d'habitat dignes et à proximité des écoles seraient trouvées dès le lendemain. Une semaine plus tard, le chemin est encore invraisemblablement long. Quant à la dignité, elle demeure bien hypothétique à l'aune par exemple du stupéfiant Inn hôtel de Saint-Ouen l'Aumône, flanqué au beau milieu d'une ZAC, et présentant une hygiène bien relative.








Inn Hôtel, Saint-Ouen l'Aumône (95)
Photo Avril Besson


Sur la centaine de personnes non inscrites dans le processus d'insertion, 54 ont été prises en charges par le Conseil Général au titre de l'Aide Sociale à l'Enfance : femmes enceintes, enfants de moins de 3 ans, et personnes handicapées, deux soeurs en l'occurrence qui étaient parmi nous Place de l'Ambassade. Pour ces personnes là, la précarité n'est jamais loin : l'hôtel social délabré pour certaines (plusieurs se sont retrouvées à Saint-Ouen l'Aumône, à Saint-Gratien, ou encore à Malakoff dans des hôtel miteux), ou temporaire (deux jours seulement passés à Nanterre, comme en atteste ce reportage ici), et la rue qui menace. Aujourd'hui, une famille est à Trappes, une à Corbeil Essonne, une encore à Saint-Ouen l'Aumône, et les autres peu à peu rejoignent de nouveau un bidonville. A cette heure précise, une trentaine parmi ces personnes a rejoint un terrain situé à Grigny, à 800 mètres exactement de l'ancienne Place de l'Ambassade.

Grigny, mardi 9 avril.

La cinquantaine de personnes qui n'ont été ni inscrites dans le processus d'insertion ni prises en charges dans le cadre de l'Aide Sociale à l'Enfance se retrouvent toutes aujourd'hui dans le bidonville de Grigny. Dans quelques jours, tout le monde ou presque se retrouvera donc ici. 38 personnes sont certes aujourd'hui inscrites dans un parcours d'insertion, victoire merveilleuse démontrant que les Roms ont vocation a rester parmi nous, et notamment sur les terres du Ministre de l'Intérieur qui prétendait auparavant l'inverse. Mais l'amorce de ce parcours s'avère bien tortueux : organisé dans la plus grande des précipitations, sans aucune préparation de l'espace d'habitat, elle aura vu les familles quitter le département pendant plusieurs jours, fragilisé donc les liens tissés avec l'école et fait subir aux personnes une tempête d'inquiétude, ce qui est un comble. Au delà du cas de ces "privilégiés", à l'avenir desquelles nous ne cesserons de travailler, la mise en application de la circulaire du 26 août 2012 aura aussi servi à cela : déplacer 100 personnes de 800 mètres, les faisant accessoirement franchir la frontière séparant une commune pauvre d'une autre commune pauvre. Trois pelleteuses, 150 CRS, la terreur, la torpeur, la fatigue, les larmes, pour un déplacement de 800 mètres, et un retour en arrière de plusieurs mois : à Grigny, une boue omniprésente, nulles toilettes sèches, pas d'Ambassade, pas de dératisation en cours, pas de circuit électrique sécurisé, nul extincteur, pas de relation au voisinage tissée. Tout est à refaire, envers et contre tout ce qui ne cesse de défaire.

Considérant l'humiliation, considérant cette incessante condamnation à l'errance, considérant cette continuelle fragilisation des conditions de vie, considérant la négation de ce qui se construit, se tisse, s'invente, considérant le mépris caractérisé, considérant l'injustifiable qui prétend s'appuyer sur la loi mais ne fait que lui tourner le dos, les familles rassemblées sur le bidonville de Grigny ont entrepris de saisir la justice. 17 adultes et 26 enfants demandent au Tribunal Administratif de Versailles d'examiner leurs requêtes en référé car, l'écrit l'avocate Julie Bonnier dans son dossier, "Le préfet de l'Essonne se doit de les loger immédiatement et sans tarder, dans une structure adaptée à leur situation familiale". A 10h demain vendredi 12 avril, audience publique sera ouverte pour ce recours, qui doit faire date.




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