vendredi 26 avril 2013

Stérilisation


Pôle d'exploration des ressources urbaines, le PEROU s'est aventuré à Ris-Orangis pour prendre au sérieux le bidonville. Nous nous sommes installés là non pour travailler auprès de populations Roms, mais auprès de migrants économiques dont les stratégies d'habitat tracent peut-être des chemins vertueux là où les politiques d'hébergement et de logement social produisent tant d'impasses. Là où ne se déploie que de l'espace sous contrôle et anesthésié, comment activer des territoires de vie, et creuser de l'hospitalité ? Le bidonville nous suggère quelques réponses : activer des territoires délaissés pour intensifier la ville, et non pas s'abandonner aux logiques de densification des périphéries atones ; augmenter l'espace par le temps, et non pas céder au dogme de la solution pérenne qui assigne à résidence d'une norme toujours plus étroite ; engendrer l'espace partagé dans le même mouvement où se créent des unités de vie, et non pas suivre les plans de la production massive de logements visant à caser les corps en trop et éradiquer les espaces entre ceux-ci qui pourraient alors trop violemment déborder ; faire avec ce qui est présent ici-même, sous la main, dans l'énergie d'un chantier sans fin, et non pas déléguer à l'industrie l'art de construire qui de fait n'en est plus un ; créer de la vie, faire avec joie, prendre et donner plaisir, là où, parce qu'on est pauvre et démuni, ne devrait régner que du pis-aller.


Abords de feu la Place de l'Ambassade, 22 avril

Vue d'ensemble de la Place de l'Ambassade, 22 avril



Parce qu'il ne fallait pas que tout ceci devienne trop vrai, on a fantasmé à distance, hurlé qu'il n'y avait là  qu'indignité, insalubrité, et indécence. Ainsi, le seul moment où un membre de l'Etat a mis les pieds ici, ce fut le 4 avril pour superviser l'effectivité de la destruction. Les familles ont alors été dirigées vers les solutions de droit commun : l'hébergement d'urgence invivable, les chambres sans cuisine ni sanitaire des marchands de sommeil racistes jusqu'à l'os, la séparation des hommes et des femmes pour le bien des enfants (ce que l'on nomme l'Aide Sociale à l'Enfance), l'éparpillement aux quatre coins de l'Île-de-France organisé par les services du 115 lorsqu'ils répondent, l'arrachement à ce qui fait corps, le déni d'humanité. Tel a été le lot d'une centaine de personnes que nous avons rencontrées à Ris-Orangis qui, aujourd'hui, se retrouvent à Grigny dans un nouveau bidonville sans toilettes sèches, boueux à souhait, reclus comme il se doit, flanqué à quelques encablures de nouveaux riverains "exaspérés". Rien, dans ce qui advient, ne relève d'une réponse constructive pour les familles ; tout n'est que destruction de ce qui fut conquis, mépris de ce qui fut inventé, fragilisation de ce qui fut rêvé. Rien, dans ce qui advient, ne relève d'une réponse à la mesure de ce qui a lieu alentour, de la situation des innombrables mal logés, vivant dans la rue ou juste au bord ; tout n'est que l'annonce faite à ceux qui tombent qu'ils ne se relèveront pas, et à ceux qui créent en marge qu'ils ne résisteront pas.

A la force de ces 6 mois d'un chantier commun d'une intensité rare, nous avons néanmoins gagné la démonstration, pour 38 personnes, que le chemin peut être inverse : 12 parmi celles-ci ont signé un contrat de travail et c'est au quotidien que les employeurs nous racontent combien tout se passe à merveille ; les membres de leurs familles ont été régularisés et la menace des OQTF et du retour forcé en Roumanie s'est enfin éloignée ; et ils se retrouveront bientôt durablement stabilisés sur le territoire de Ris-Orangis. Mais il fallait que la démonstration soit moins nette que ceci. En guise de terrain de stabilisation, les pouvoirs publics ont élu le plus reculé d'entre tous, non loin de l'ancien hippodrome de la ville, là où en 2017 se dressera le Grand Stade de rugby de 80 000 places. De quelque manière que ce soit, nous irons là bas avec les familles, et nous efforcerons d'y ramener la ville, de poursuivre ce travail de couture qui est le nôtre. Mais nous n'en sommes même pas là : trois semaines après l'expulsion, pas un seul coup de pioche n'a été donné, et les familles arpentent encore fébrilement les circuits du droit commun, entre hôtels sociaux et CHRS, là où en Essonne 1 800 familles attendent une solution qui, en moyenne, vient au bout de 262 jours d'attente (en 2012 exactement, 2464 ménages ont été enregistrés, ce qui revient à 4699 personnes, et 278 ménages ont obtenu une place). Autre révélation : tout le système de l'hébergement d'insertion est engorgé, et sans aucun doute a-t-il fallu quelque lourde pression pour que les familles de Ris, suivies de près par les médias, passent, péniblement certes, devant l'invraisemblable file d'attente. A l'agonie, le système de l'hébergement est l'inhumanité, mais c'est le bidonville que l'on préfère éradiquer, en adoptant la pose du responsable. Alors, obscénité suprême, on engage à grands frais des machines, des hommes, de l'ingénierie et de l'incroyable ardeur pour stériliser le territoire où aurait pu se construire autrement de la vie, des réponses transitoires, certes non pavillonnaires ni hausmaniennes, mais vivables plus qu'on ne le pense, vitales plus qu'on ne le pressent.


Vue de chez Ion et Vandana, 22 avril

Vue de chez Dragomir et Daniela , 22 avril

Vue de l'entrée de l'Ambassade, 22 avril

Vue du "parquet" où Israël Galvan dansa, 22 avril


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