samedi 16 février 2013

Le Réel

Si nous étions sans mémoire, nous ne nous retrouverions pas aujourd'hui à Ris-Orangis à oeuvrer comme des demeurés. Si nous étions sans mémoire, nous ne flanquerions pas nos corps auprès de celles et de ceux qui aujourd'hui connaissent ce contre quoi nos aïeux, et les aïeux de nos aïeux, se sont battus, à en perdre la vie.
Nous sommes des vieux, des ancêtres, frappés de l'empreinte des luttes d'hier et d'avant-hier, accrochés à l'héritage des victoires d'antan. Nous sommes âgés, profondément âgés, et ne cesserons de vouloir donner aux conquêtes de nos pères une nouvelle jeunesse. Nous vivons d'une éternelle promesse, et ne sommes pas prêts de la laisser mourir.

Yvette, riveraine de 76 ans, a accompagné Daniela, Fiorina et Dragomir au Théâtre de la Ville jeudi soir pour traverser "Le Réel", pièce donnée par Israël Galvan. Hier matin, alors que nous préparons la venue du maestro Place de l'Ambassade, elle me confie son ravissement, son émotion, et, dans l'élan, une citation de Galvan : "Les forces qui vont me manquer un jour, je les dépense". Yvette, infatigable militante de RESF, de la Ligue des Droits de l'Homme et de l'ASEFRR, d'ajouter : "Cette citation, c'est moi !". Ses mots me transpercent, j'en alerte mes amis du PEROU qui tout autour de l'Ambassade préparent la fête. Nous ferons de cette citation un emblème ! Une heure plus tard, un portique est dressé sur le seuil du bidonville, face à la Nationale 7, et offre ces paroles à la ville entière.

Albert, riverain de 80 ans, m'attrape devant l'Ambassade à 18h00, alors qu'Israël Galvan a déjà foulé le sol du bidonville et qu'une assemblée merveilleuse a élu domicile sur ce qui, alors, a le visage de la plus belle place du monde. Grand et sec, le visage marqué par la fatigue, la parole d'Albert est grave et trempée de tristesse : "Je n'ai plus beaucoup de temps, je vais mourir bientôt, je veux faire quelque chose de bien avant. Je veux un jour par semaine le passer avec vous ici". Il ajoute qu'il ne sait pas faire grand chose, que ce qu'il nous apporte n'est sans doute que trois fois rien. Je lui réponds que nous en sommes tous là, mais que nos trois fois rien rassemblés font tout l'or du monde. Il sourit un peu, je l'embarque sur notre radeau, ce plancher magnifique construit par Charlotte, Sylvestre, Jean-François, Victoria, Merril, Margot, et tant d'autres, et nous tous. Là, Israël Galvan danse. Nos corps, nos histoires, et nos mémoires le rejoignent. Ce parquet magnifique voguera jusqu'à la nuit tombée, frappé de nos pas et de nos rires réunis. Nous sommes alors des vieillards ivres de bonheur, conquérants comme des enfants.
















Place de l'Ambassade, 15 février 2013
Photos : Jean Larive


Il est de bon ton, dans nos luttes contemporaines contre le dit "mal logement", de diligenter sur les lieux de l'hécatombe une star qui saura attirer les caméras et, en arrière plan, faire découvrir au téléspectateur l'ampleur du désastre. Ainsi s'agit-il de "sensibiliser" comme ils disent et, ce faisant, d'activer la grande machine à solutions qu'en France tout au moins nous considérons être l'Etat. La dramaturgie se doit d'être accablante : la star se doit d'être démaquillée, l'oeil noir, la tonalité sombre ; les précaires se doivent de s'afficher résolument précaires, sans relâche, sans ambiguïté ; la misère se doit d'écraser la scène, tant et si lourdement que le spectateur doit se la prendre dans le ventre et hurler qu'il suffit. Ainsi se conçoit une action bien menée : elle fera du bruit, du buzz, du nombre, du résultat. L'on forcera peut-être ainsi la machine à produire les solutions qui n'en sont pas, à mettre en branle la construction d'habitats qui n'en sont pas, à faire se répandre le tissu d'une ville qui n'en est plus une.

Par chez nous, au PEROU, les coutumes sont tout autres. Didier Galas, artiste sublime, vint ouvrir l'espace de l'Ambassade le 22 décembre : la promesse de sa venue fut motrice du chantier, son Arlequin vint inaugurer l'espace, le bidonville transfiguré par l'enthousiasme s'en empara la seconde d'après. Israël Galvan, autre artiste sublime, vint ouvrir l'espace de la Place centrale le 15 février : une promesse, un geste inaugural, l'invitation faite à chacun émerveillé de s'en emparer. Non que nous ne souhaitions pas faire du buzz. Mais parce qu'il y a plus urgent, plus crucial : tout est à inventer, et nos forces, celles qui nous manqueront un jour, doivent aujourd'hui même oeuvrer à l'éclosion de ce qui n'a pas encore lieu. Alors, ce chemin que nous traçons ensemble Place de l'Ambassade nous met sur la voie, au moins nous-même, de cette impérieuse nécessité de créer l'hospitalité qui nous fait défaut. Plutôt que de la réclamer à des appareils ignorant tout de ce qui doit advenir. C'est ce que par chez nous, au PEROU, nous appelons être dans "Le Réel".


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